dimanche 11 octobre 2015

LE LIVRE DES BALTIMORES de Joel Dicker

3 ans en arrière, il était inconnu. Une minorité le lisait. Jusqu’au jour où il démontra un talent inégalable pour raconter les histoires. Désormais, il représente l’acmé de ce style. Joël Dicker a étudié le droit à l’Université de Genève. Très tôt, il a été passionné de littérature, l’efflorescence de cette passion est symbolisée par la fondation de la « Gazette des animaux » à 10 ans et la publication de sa première critique à 25 ans. Son génie sera incarné par son best-seller vendu à trois millions d’exemplaires dans le monde « La vérité sur l’Affaire Henri Quebert ». Aujourd’hui, Joël Dicker publie son nouveau roman « Le livre des Baltimores ». Une question fondamentale se pose : n’est ce pas plus difficile de garder ses lecteurs que de les avoir conquit ?

Le roman est partagé entre l’histoire de deux familles: les Goldman-de-Baltimore composés de son Oncle, sa Tante et ses cousins et les Goldman-de-Montclair composés de ses parents et Marcus. Ce dernier, à la fois narrateur et personnage principal, est un écrivain, célèbre grâce à son dernier roman, vivant dans une maison dans le New-Jersey, à Montclair. Ses parents et lui représentent la middle-class américaine. Les Goldman-de-Baltimore sont la famille prospère sur laquelle la vie ne s’est pas acharnée, menant un quotidien luxueux dans une banlieue riche de Baltimore. Marcus enviait ses cousins et  admirait  cette famille d’apparence parfaite. Lorsqu’il était avec eux, il était lui-même et épanoui, jusqu’au point d’accuser ses parents de le séparer de cette famille : « Leur crime était de venir me chercher ». Mais cette vie paisible sera brisée par un événement inconnu tout au long de notre lecture, nommait Le Drame.
8 ans après cette tragédie, Marcus quitte son environnement luxueux newyorkais et retourne à Boca Raton pour se ressourcer et écrire ce premier roman. Jeunesse partagée entre bonheur et jalousie, les souvenirs réapparaissent mais cette fascination qu’il vouait à cette famille des Goldman-de-Baltimore est bousculée, remise en cause et biaisée par une succession d’évènements. Ce changement des versions poussent Marcus à la réflexion jusqu’au point de se demander : Sais je la vérité sur ce qui est arrivé à ma famille de Baltimore ?

Le lectorat s’impatientait de la sortie de ce livre, et ils ont eu raison. Ce talent de jouer avec le suspense, propre à Joël Dicker, est retrouvé. Je dirai même que ce compte à rebours vers la vérité est renforcé par une présence plus prépondérante des sentiments. N’est pas la sensibilité d’un écrivain qui est décrite ici ? C’est une œuvre autour du désarroi, de la fatalité des vies, de l’avidité d’argent et des émotions. Mais elle nous transporte dans une chimère enfantine, celle de l’ambition illimitée : la capacité à se projeter d’un enfant est étonnante, envieuse et si imaginative qu’elle est difficile à prendre au sérieux. Finalement, si nous sommes si pessimistes, n’est ce pas que le rêve n’est parti prenante de notre vie uniquement durant notre jeunesse ? La jalousie est un écueil à une construction sociétale où éthique et solidarité sont des valeurs hautement revendiquées.

Le thème social est abordé tout au long du livre. Marcus s’épanouit dans une famille qui est respectée et reconnue, où la paraître est le maitre mot, où l’argent est roi. La relation entre les deux frères de Baltimore Hillel et Woody, cousins de Marcus, montrent que la violence des rapports humains qui émergent des sentiments éprouvés sont plus violents que les actes physiques. Petit à petit, la jalousie s’installe entre ces deux familles mais elles s’installent aussi dans les relations amicales et dans les relations amoureuses. La jalousie gangrène les relations, et notre société. C’est une image faussée de la réalité, car on imagine toujours mieux ailleurs car c’est une partie inconnue, sombre et en proie à la découverte. Ainsi, les explorateurs de cette zone méconnue deviennent des ennemis mais représente aussi un objectif. L’arrivée des réseaux sociaux a accentué ce fléau que dénonce Joel Dicker. En effet, Instagram incarne une exposition du bonheur falsifiée, une envie narcissique de se montrer : n’est ce pas de créer de la jalousie envers l’autre afin de le faire souffrir et de lui donner envie de nous imiter ? La jalousie est stimulée par les réseaux sociaux, elle incarne l’envie de susciter l’envie chez l’Autre.

On retrouve l’empreinte littéraire de l’auteur suisse dans une intrigue où le suspense et l’ambiguïté fausse toutes nos hypothèses, les analepses de la chronologie et ce « too much » américain nous crée un univers.


L’ambiance de ce roman est différente de l’ancien mais ce n’est pas une palinodie littéraire : le précédent était un polar, celui-là est l’histoire d’une fresque familiale marquée par une rivalité fraternelle et une tentation vers le mimétisme. C’est un grand roman par la notion de famille qui est exploitée, la fragilité des destins décrites et par la chute inattendue. L’insouciance et l’ambition des adolescents parsèment ce livre. N’est ce pas nos rêves d’enfants qui donnent un sens à nos vies ? Je pense que ce roman exprime cette morale. Est-ce nécessaire d’envier les Autres car nous ne sommes pas pourvus des mêmes attributs ? Je pense que cette œuvre éradique cette question existentielle.

Julien CASBAS

samedi 10 octobre 2015

SI C'EST UN HOMME de Primo Lévi


            Aussi curieux soit-il, je tiens tout d'abord à commencer cet exercice en insistant sur mon illégitimité absolue, à réaliser la critique d'une telle oeuvre, celle d'un tel écrivain, d'un tel homme. Oui, illégitime. Premièrement, parce que je n'ai pas les compétences littéraires requises ou suffisamment reconnues pour m'octroyer le droit de vous "donner mon avis", vous "livrer ma critique". Egalement, parce que parler de l'oeuvre qu'est celle de Primo Lévi, est une chose des plus délicates, scabreuses, tant cette dernière est empreinte de la vie de cet homme, de ses entrailles, de ses douleurs les plus intimes. C'est donc en tant qu' "illégitime" que je vous écris, en espérant que ma passion suffise, ainsi que ma volonté inépuisable, celle de vouloir diffuser cette oeuvre qui vous plongera dans un abîme de perplexité, celle qui vous amènera à vous demander si ce que vous tenez dans les mains est le produit d'une imagination débordante et démoniaque, ou le récit du voyage d'un homme, poussé aux confins de l'inhumanité.


Primo Lévi est un écrivain italien du XXème siècle, et un des plus célèbres survivants de la Shoah, né en 1919 et mort en 1987. Si c'est un homme a été rédigé entre 1945 et février 1947, et publié cette même année. Tiré à seulement 2500 exemplaires, ce livre passa totalement inaperçu dans le monde littéraire. Il a fallu attendre vingt années et cette année 1987, pour que ce livre soit traduit en français et vendu à des centaines de milliers d'exemplaires.
Avant d'attaquer le fond, j'aimerais attirer votre attention sur quelques petits détails, de l'ordre du symbole : Si c'est un homme a été publié l'année de la création de l'Etat d'Israel ; son auteur est mort l'année pendant laquelle son succés a traversé les frontières italiennes. Quel dommage de ne pas avoir connu ce succès ô combien mérité, me dîtes vous? Primo Lévi est un suicidé. Détruit par l'expérience inhumaine des camps d'extermination, Lévi est mort d'un poison lent : celui injecté par les nazis, qui, faute de ne pas avoir réussi à l'abattre dans leurs chambres, l'ont contaminé du zyklon "psychologique".

Si c'est un homme est le récit autobiographique de Primo Lévi, de ses 11 mois passés à Auschwitz-Birkenau. Onze mois qu'il nous raconte, nous détaille, nous dévoile, avec autant de profondeur que de talent. Ce livre présente donc deux intêrets majeurs : une valeur historique inestimable, et une richesse littéraire insoupçonnée, quand on sait que Lévi était prédestiné aux sciences (il était chimiste), plutôt qu'à la littérature.

Dès les premières pages, ce livre se révèle être une véritable mine d'or pour tous les Historiens. Vous découvrez pas à pas avec le narrateur, les dessous de la réalité historique la plus immonde et marquante de ce XXème siècle. C'est en détail, que Primo Lévi, vous immisce dans cet Enfer, qu'il vous entraîne à côtés de ces hommes humiliés, avilis, souillés, au beau milieu d'un massacre savamment réfléchi. Chaque détail, chaque précision,  est une lame de couteau à double tranchant : d'abord, l'horreur vous émeut, puis, la réalité de celle-ci vous indigne. Car là est toute la force de ce livre : l'Horreur décrite est Réelle, et les mots de Lévi ravivent et font renaître chaque seconde de ce chaos.
Passionnés d'Histoire, ou simple curieux, c'est donc une réelle immersion dans l'enfer concentrationnaire, qui vous attend.

Mais outre la valeur historique évidente de l'oeuvre, Primo Lévi lui a donné une dimension littéraire absolument remarquable. En effet, Si c'est un homme, n'est pas un simple entassement factuel et chronologique d'un foisonnement de détails historiques et descriptifs : Si c'est un homme est une oeuvre littéraire aussi inclassable qu'est la Shoah dans l'Histoire. Du jamais-lu. A la fois oeuvre historique, oeuvre de "l'absurde" (par extention), Si c'est un homme est également une oeuvre poêtique et je tiens à vous le prouver ici même :

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.


En effet, Primo Lévi n'hésite pas à insérer modestement quelques poêmes comme celui-ci, dans son livre.
Pour les amoureux du style, de la phrase, (je pense aux Proustiens, aux Céliniens...et d'autres), ne vous attendez pas à trouver dans cette oeuvre, les hyperboles, les parataxes, les métaphores filées, les plus longues et complexes de la littérature, pour décrire l'abomination des camps. Vous y trouverez un style dénué de toute fioriture de language, de tout effet futile, de tout verbiage, de toute gourmandise d'écriture : un style nu, brut, simple. Et c'est de cette pudeur, de cette retenue dans l'écriture, que Lévi nous montre le vrai visage de l'Horreur.
A l'image d'un Camus, Lévi restitue à chaque mot son poids, son sens. Cette simplicité résulte d'une éthique : la Vérité ne doit être présentée sans vanité, ni subterfuges. Cette démarche d'honneteté se traduit dans l'écriture, par une fluidité, un équilibre, qui est comme je vous l'ai brièvement dit, non sans me faire penser à un certain Albert Camus, connu pour la recherche d'impersonnalité dans son style, qui devient alors elle-même personnalité. 
Chaque fait du récit est ramené à sa seule réalité, par la nudité de l'écriture, et c'est ce qui les rend si difficile à supporter pour le lecteur : la sobriété du ton nous glace. En effet, Lévi nous montre que l'Horreur n'a nul besoin d'être hypertrophiée : les hyperbolismes ne peuvent être qu'atténuants, lorsque l'on parle d'Elle.
Bien conscient des "défauts de structure du livre" (ce sont ses mots), Lévi réussit à nous boulverser et dessine en nous, un peu de la trace indélébile qu'il a portée en lui durant sa vie.


A chaque page, un mot, une question, résonne en vous : "Pourquoi?". Chaque ligne est téintée de cette incompréhension, et une souffrance inéluctable s'en suit. Jusqu'à ce que vous compreniez que ce n'est pas la réponse qui importe, mais bien l'Indignation qui en résulte, et qui naît en nous. Et contrairement à ce que peuvent affirmer certaines voix discordantes : non, l'indignation n'est pas stérile, elle est la seule, l'unique source, qui permettra à l'Homme de ne pas reproduire ni tolérer, tout ce qui se rapproche, de près comme de loin, de ce bafouement absolu de la dignité humaine.



J'aimerais faire une derrière analogie, et après, je vous promets que je m'arrête d'écrire. Je me suis risqué à une comparaison prilleuse avec Albert Camus quand je vous parlais du style de Lévi. Pour convaincre ceux qui seraient sceptiques quant à la pertinence de ce parallèlisme entre les deux auteurs, je me permets de vous transcrire quelques mots de Lévi qui abondent dans mon sens : "Nous sommes des esclaves, certes, privés de tout droit, en butte à toutes les humiliations, voués à une mort presque certaine, mais il nous reste encore une ressource et nous devons la défendre avec acharnement parce que c'est la dernière : refuser notre consentement." N'est-ce pas sublime? N'est-ce pas Sysiphéen?

Antoine LEYMARIE

dimanche 4 octobre 2015

EN FINIR AVEC EDDY BELLEGUEULE d'Edouard Louis

Édouard Louis est né sous le nom d’Eddy Bellegueule. Issu d’un milieu très modeste, il a réussi ses études et prouve que la volonté construit une grande part de la réussite. Il est étudiant en sociologie à l’ENS et écrivain. A l’âge de 21 ans, il publie son premier roman, ce roman est en réalité son histoire personnelle, qui sera un chef d’œuvre sur le plan des émotions et de la description des sentiments ainsi que sur son embarrassante vie d’homosexuel inavouée dans une société misogyne. Parallèlement, la médiatisation de la réussite de ce livre suscite l’émergence de polémiques qui remettent en cause la manière dont il décrit ses relations avec sa famille, presque sans amour, sans compassion, sans lien. Ces critiques ont nui au ressenti de son livre mais pas à sa qualité, car en mars 2014 il a obtenu le Prix Pierre Guénin contre l’homophobie et pour l’égalité des droits. Malgré son jeune âge, Edouard Louis s’affirme déjà comme un grand écrivain.

Comment raconter sa vie alors que vous ne l’avez pas aimé ? Ou alors comment raconter la vie alors qu’elle même ne vous a pas aimé ?  Eddy a vécu dans un village où, semblable à nos règles grammaticales, le masculin l’emporte sur le féminin.  Eddy, efféminé et homosexuel, ne s’épanouit pas dans sa jeunesse, période où l’insouciance nous rend innocent et rêveur car la vie n’y est qu’amusement et amitié. Il est impossible pour Eddy de faire comme son père ou ses amis bien qu’il essaye : journée à l’usine, télévision le week-end, boire un verre au bar à proximité avec ses amis. Eddy est différent, et les autres lui transmettent leurs ressentis avec des insultes ou réflexions permanentes : « Qu’est ce qu’il a le débile ? », « Pédale ». Ces paroles dans leur intégralité sont blessantes pour cet enfant qui est juste un humain orignal, singulier et qui ne s’inscrit pas dans la continuité du processus de socialisation commun de ce village. Cette différence alliée à l’accumulation et la récurrence des insultes stigmatisent encore plus Eddy qui devient la risée du collège. Elles détruisent son intelligence qu’il ne peut affirmer, elles amenuisent sa capacité à s’intégrer et elles renforcent sa marginalisation. L’âme et le corps d’Eddy sont abimés quotidiennement. Un proverbe français dit « L’espoir fait vivre », alors Eddy pour se sortir de ce calvaire a placé ses espérances dans les études et le théâtre pour s’échapper et vivre sa vie pleinement ailleurs.

L’auteur nous invite à devenir nous même. L’avis d’autrui n’est pas une fin en soi, n’est pas le déterminisme de notre parcours individuel. Les évènements se déroulent dans les années 90 c’est la période où l’homosexualité naissante était néfaste. Les faits relatés dans ce propos rendent compte de la violence des mentalités à cette époque, mais également de leurs évolutions positives avec l’adoption du Mariage pour Tous. Cette victoire politique état nécessaire pour effacer la souffrance des homosexuels persécutés et victimes de généralisations négatives. Edouard Louis retranscrit volontairement un vocabulaire familier pour que le lecteur ressente la profondeur des insultes et actes violent dont il a été victime. Ainsi, nous constatons que, durant son enfance, Eddy était un individu à l’état de bacille, indésirable. Parallèlement, l’auteur emploi un vocabulaire plus soutenu pour retranscrire ses émotions. La confrontation de ces deux vocabulaires symbolise l’affrontement perpétuel entre Edouard Louis, l’écrivain normalien, et Eddy Bellegueule, l’homosexuel persécuté par son propre milieu social. Ainsi, l’écrivain nous laisse l’impression d’en vouloir à sa famille, mais je pense que son objectif premier était de faire comprendre à sa famille et son milieu social qu’être différent n’est pas un vice, et qu’au final ce n’est pas son entourage qui lui a fait du mal mais les mentalités de son propre milieu social qui se sont acharnées sur lui. Son livre excuse et déresponsabilise sa famille. Malgré l’absence de tendresse et un vocabulaire drastique, l’auteur expose des vérités inimaginables.


Ce livre nous délivre le récit d’un combat d’une jeunesse partagée entre la lutte pour devenir un homme et des tentations prohibées, puis d’une enfance gâchée et disparue parmi tant d’autres. De plus, ce livre pourrait être le symbole des sentiments que peuvent ressentir les enfants victimes du harcèlement à l’Ecole, lieu républicain où tout le monde devrait être sur un pied d’égalité. Ce monde caché et indicible doit s’ouvrir aux autres pour en réparer les plaies et apaiser les cicatrices.

Julien CASBAS  

jeudi 1 octobre 2015

LES JUSTES d'Albert Camus

Philosophie, Philosophie, Ô Philosophie, je ne te comprendrais dont jamais ! Hé bien justement, il ne faut jamais dire jamais ! C’est l’occasion d’aborder une oeuvre, à la fois philosophique, littéraire et poétique. Car oui, trop souvent la philosophie est associée à un concept flou qui ne concerne que les philosophes. Pour en finir avec ces préjugés, de temps à autres des avis sur des oeuvres philosophiques se glisseront dans le flot de critiques littéraires de cette page afin de vous en donner le goût. A cette occasion, l’Avis Etudiant vient donc vous présenter une oeuvre du fameux Albert Camus : Les Justes. Est-ce réellement nécessaire de vous le présenter ? Est ce réellement nécessaire de vous rappeler qu’il est né au début du XX siècle en Algérie ? Qu’il a fait des études de philosophie à Alger ? Qu’il fut un brillant journaliste avant de devenir un écrivain reconnu ? Qu’il fut un résistant à l’engagement politique fulgurant ? Non, je ne pense pas que ce soit nécessaire de vous le rappeler. 
Allons donc directement à l’essentiel : son livre. Ce petit ouvrage de 150 pages (précisément, tout était calculé) est en réalité une pièce de théâtre. Et celle-ci ne vient pas de sa simple imagination (comme si ça ne suffisait pas), c’est une pièce de théâtre inspirée d’un événement historique qu’il retravaille et repense à sa sauce : en 1905 à Moscou, un groupe terroriste révolutionnaire organisait un attentat à la bombe contre le grand duc, oncle du tsar, afin d’affaiblir le régime tyrannique en place. C’est à partir de ce fait qu’Albert Camus va tisser ses dialogues et créer une atmosphère aux problèmes bien plus profonds que l’histoire en elle même, c’est en cela que l’on pourra parler de philosophie (du moins, on espère en arriver jusque là). 
La pièce de théâtre nous plonge donc, durant cinq actes, dans la vie de ce groupuscule au moment de la préparation de l’attentat. Et là, tandis que tout semble prêt, une question vient déranger nos amis les terroristes : peut-on tuer au nom de la justice, de la révolution, de la liberté ? C’est ce problème qui va régir toute la trame de la pièce, du début jusqu’à la fin. Dans ce cas précis, le tsar est un tyran des plus affreux, il tue, il massacre, il détruit son peuple, et rien ne semble pouvoir l’arrêter ou annoncer un quelconque changement. Organiser cet attentat contre son oncle, le grand-duc, serait une superbe occasion de s’attaquer à tout le régime entier, de faire trembler cette dictature, peut-être même de réveiller toute la population au nom de LA Liberté ! En tuant cette personne, ils sauveraient donc certainement beaucoup d’hommes, de femmes, d’enfants. Cependant, la bombe pourrait toucher des innocents en explosant dans la rue, et, même si elle n’en touchait pas, qu’elle ne fait disparaitre que le grand duc en explosant, ce serait tout de même un mort (attention, on sent que ça se complique là). Tandis que certains membres du groupe révolutionnaire diront que l’on doit tuer, si il le faut, au nom de la révolution, d’autres, au contraire, penseront qu’en tuant on ne fait que nourrir la barbarie déjà en place. Et c’est sur ce désaccord que naîtra la majeure partie des dialogues de la pièce et les décisions qui s’en suivent (ahah no spoil, il faut lire le livre). 
Au delà du livre, Camus soulève ici un réel problème philosophique à la fois politique mais surtout moral. Peut-on tout faire pour atteindre la justice même si ce que l’on doit faire va à l’encontre de cette justice même ? Si l’on prône un système qui se veut emprunt de liberté, d’égalité et de droit, est il possible de tuer (ou tout autre acte qui serait contre les principes de ce système) pour l’établissement de celui ci ? De façon plus récente et moins dramatique, est il possible, pour un candidat politique, de frauder économiquement durant sa campagne si c’est pour ensuite établir un système plus juste de contrôle des comptes ? C’est tout le souci de savoir si, c’est uniquement le résultat qui compte ou, si tout le processus a de l’importance (là, ça se complique carrément). Dans Les Justes, Albert Camus apportera quelques éléments de réflexion tout au long de la pièce sur ce propos philosophique. Pour autant, il ne donnera jamais une réponse ferme à ce sujet, à vous de former la vôtre ! Serez vous plutôt Stepan : « Qu’importe que tu ne sois pas un justicier, si justice est faite, même par des assassins. » Ou, serez vous Kaliayev : « Et, si un jour, moi vivant, la révolution devait se séparer de l’honneur, je m’en détournerais. » 
Votre lecture de ce livre vous aidera à en décider, ne parlez pas trop vite, vous pourriez vous surprendre ! Un mélange de philosophie avec la plume de Camus, ça vaut le coup. Une histoire prenante qui vous baladera entre exaltation, pression, peur et tristesse, vous tenant en haleine jusqu’à la fin, l’heure du verdict ! Et tout cela, avec la grande ironie d’Albert Camus : « Bizarre, pour un terroriste, hein ? »

Arthur NOWICKI