dimanche 8 novembre 2015

MERCURE d'Amélie Nothomb


Fanatique du champagne, célèbre écrivaine, mémoire infaillible, une Belge au Japon, qui suis je ? Je suis, je suis, je suis… Je suis Amélie Nothomb ! Amélie Nothomb est une femme excentrique à l’imagination débordante ayant écrit un grand nombre d’oeuvres littéraires ! De tous ces ouvrages se dégage une fièvre terrible qui accable le lecteur : soit on adore, soit on déteste (croyez moi, ça vaut le coup de tenter, vous avez une chance sur deux) ! Attention, si vous décidez de poursuivre la lecture de cette critique et de lire l’ouvrage que nous vous conseillons, vous risquerez de commander toutes ses oeuvres avant la fin du weekend prochain chez votre libraire ! Nous n’en serions pas responsables ! 

En l’occurence, c’est de son ouvrage Mercure que l’on vous parle ici ! Livre assez spécial où Amélie Nothomb nous embarque dans une étrange histoire d’amour, partagée entre la passion et la perversion (rien à voir avec Cinquante Nuances de Grey hein). Au large d’une petite ville de Basse Normandie nommée Cherbourg se trouve une île (en réalité, c’est plutôt un gros cailloux avec un phare dessus que réellement une île, mais bon, passons). C’est un endroit froid, sombre et désolidarisé du reste du monde. Sur cet îlot éloigné de tout, à l’abri des regards, vivent Hazel (une jeune fille pas très heureuse), le Capitaine (un vieux monsieur mystérieux) et leurs serviteurs. Tandis que personne ne devait jamais s’introduire dans leur vie bien cachée, Hazel va tomber malade, poussant alors le Capitaine à appeler une infirmière qui vient du continent, c’est à dire de l'extérieur : Françoise. Cet élément perturbateur va venir remuer de vieilles histoires car, comme le dit si bien Amélie Nothomb : « Pour habiter cette île, il faut avoir quelque chose à cacher. » De nombreux mystères persistent et régissent leurs vies de façon inexplicable : Que diriez vous si vous étiez obligé de vivre enfermé avec un vieux monsieur que vous ne connaissez pas ? Que diriez vous si vous découvriez une maison où il n’existe aucun reflet ? Les vitres, les miroirs, l’eau, le métal bref, il n’y a rien qui puisse laisser échapper la moindre petite image. Ou encore, que diriez vous si vous ne pouviez plus voir votre visage jusqu’à la fin de votre vie ? Que d’intrigues et de suspens pour cette infirmière qui, comme le lecteur, se trouve plongée dans un endroit lugubre, où personne ne semble vouloir lui parler de ce qu’il se passe ici et où les secrets semblent être partout. En bref ? Cet ouvrage de 200 pages, accessible à tous types de lecteurs, est terriblement addictif. L’ambiance est lumineusement obscure, les personnages riches de caractère et les dialogues, cinglants. Très vite, on se laisse emporter par ces questions sans réponses qui forment une histoire tordue, et en même temps, très jouissive (c’est bien le problème, on aime toujours ce qui est compliqué). De façon plus large, l’ouvrage porte sur les relations humaines et notamment sur un type de relation amoureuse assez autodestructeur. On se sent mal à l’aise et on s’interroge, l’auteur amène, par une situation précise, des réflexions que l’on a pas l’habitude de rencontrer dans nos vies. Mercure, entre sombre polar et « romantisme morbide » est donc un livre à dévorer en cette période d’Halloween ! Il n’y a qu’une seule question que l’on peut encore se poser : d’où lui vient l’inspiration pour de telles histoires ? 

Arthur NOWICKI 

« Bizarre pour un terroriste, hein ? »

mardi 3 novembre 2015

D'APRES UNE HISTOIRE VRAIE de Delphine de Vigan

Etes vous plus attiré par la lecture d’un roman tiré d’une histoire vraie ou inventé de toutes pièces ? Quelle que soit votre réponse, elle est entendue par un roman qui associe les deux éléments à tel point que vous ne parveniez même plus à en discerner les limites. Où commence la fiction, où s’arrête le réel ? Comment un auteur arrive-t-il à sortir d’un cadre banal une histoire dramatique ?
Pour toutes ces questions, ruez vous sur le huitième et dernier opus de Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie

L’auteur à succès vous emmène dans un voyage mêlant doute, autobiographie, introspection.

Quelques temps après le triomphe de Rien ne s’oppose à la nuit, roman intime sur sa mère, le personnage principal semble entraîné dans un raz de marée professionnel, perdant l’inspiration. A la même période, les tourments affectifs s’amoncellent : ses deux jumeaux partent du foyer familial faire leurs études, des lettres anonymes virulentes sont secrètement déposées à son domicile.
Le quotidien déprimant de vide prend place, jusqu’à la rencontre du livre. Lors d’une soirée Delphine fait la connaissance de L., une femme envoûtante, un certain idéal féminin. La femme dégage un mimétisme qui paraît familier à la narratrice, sans parvenir à comprendre d’où il vient. Au fil des rendez-vous, cette femme cache quelque chose, derrière ses airs dirigistes, une précarité émotionnelle incrustée depuis sa première rencontre avec Delphine peut-être… L’amie, écrivaine d’un autre genre, se montre de plus en plus intrusive et pousse Delphine à chercher dans ses vieux démons l’inspiration. Très vite, cette dernière est submergée par la présence de L. Elle l’accompagne, se mêle à son travail jusqu’à prendre son identité.  Le roman nous plonge dans le quotidien de Delphine, autant que dans le symptôme cruel de la page blanche de l’écrivain. Les ingrédients de ses précédents succès sont mêlés pour notre plus grand plaisir : la fragilité intérieure de Jours sans faim, le cadre routinier des Heures Souterraines propice à la mise en valeur des sentiments originaux, à l’identification. Les témoignages autobiographiques, dignes de ceux de Rien ne s’oppose à la nuit complète l’ouvrage. 

En prime : le suspens, relatif à l’enjeu du roman : la mise en abime du « réel ». A force de détails et d’intrigue, notre perception du réel se brouille. Le lecteur rentre peu à peu dans une psychose, transmise par l’intimité créée par la narratrice. Que va-t-il lui arriver ? Cette rencontre, simple fruit du hasard ou stratagème ? Jusqu’où l’intruse ira-t-elle ?

Attendu, présélectionné et plébiscité, ce livre est un succès depuis sa sortie en août. Déjà très attendu par ses lecteurs, l’auteur parvient à délivrer un cru original et palpitant. 

Une réalité ou une illusion ?
Le dernier livre de Delphine de Vigan soulève bien des interrogations, interrogations qui restent partiellement éclaircies... Au lecteur de devenir acteur en interprétant personnellement chaque signe déroutant et d’en proposer une explication. Parlez en entre vous vous n’aurez pas la même. De riches échanges en perspective. 

Pourquoi lui plus qu’un autre ?
Honnêtement, ce livre a des défauts comme des mérites, au lecteur le plaisir de les arbitrer. Par la lenteur de l’installation de l’intrigue, le questionnement perpétuel, la découverte se trouve un peu altérée. Cependant, c’est bien un sentiment positif de questionnement curieux qui domine une fois la dernière page achevée. 


dimanche 1 novembre 2015

Critique de L'INSOUTENABLE LEGERETE DE L'ETRE de Milan Kundera

           « Ce n'est pas l'écrivain qui tourne le dos à son pays. Mais c'est son pays qui met l'écrivain hors-la-loi, l'oblige à la clandestinité et le pousse au martyre. ».

            Cette citation de Boris Livitnof, dans son article Milan Kundera : la dérision et la pitié (1976) caractérise bien la vie de l'auteur Milan Kundera, à juste titre. L'existence de cet auteur peut être divisée en deux parties. La première se déroule en Tchécoslovaquie où il naît en 1929. Il grandit dans une famille cultivée où l'art occupe une place importante. Alors qu'encore étudiant, il s'engage dans le Parti Communiste, il participe dès les années 60 à de nombreux mouvements de révolte face aux abus des dirigeants du parti. La seconde phase de sa vie débute, elle, en 1975, alors qu'accablé par de nombreuses pressions du gouvernement, l'auteur se voit forcé de fuir son pays pour se réfugier en France. Neuf ans plus tard, il publie L'insoutenable légèreté de l'être (Nesnesitelná lehkost bytí pour les intimes), son cinquième roman, l'œuvre dont je vais vous parler dans ces quelques paragraphes.

            L'empreinte du régime dictatorial de son pays natal se retrouve dans l'ensemble de ses ouvrages, et plus particulièrement dans celui-ci, qui prend par moments des aspects de roman autobiographique. C'est-à-dire que ce livre arbore de nombreuses facettes différentes, et au fil des pages il se vêt à loisir aussi bien d'une allure de roman que d'une parure d'essai philosophique.

            L'histoire débute à Prague en 1968, et suit Tomas, un chirurgien qui, ayant tiré un trait sur son mariage, mène désormais une vie de libertin. Côtoyant une dizaine de maîtresses, dont Sabina, une artiste indépendante et audacieuse, il met un point d'honneur à ne les voir, ni trop longtemps, ni trop fréquemment, afin de fuir la lassitude et l'ennui. C'est alors qu'à la suite de différents hasards fortuits et successifs, il fait la rencontre de Tereza, une serveuse d’un bar de province. Alors qu'elle n'aurait pu devenir qu'une amante de plus, il s'attache à elle et les deux personnages entament alors une relation amoureuse passionnelle mais ambigüe. En effet, Tomas ne peut se résoudre à laisser derrière lui sa vie de célibataire tandis que Tereza aspire elle à une relation épanouie. Leur histoire se dresse sur le décor d'une Tchécoslovaquie en crise, qui sombre peu à peu dans la dictature en emportant avec elles dans sa déchéance les protagonistes du roman.

            La structure de cet ouvrage est bien particulière : il est divisé en sept parties, et chacune s'attarde sur l'un des personnages, les autres restant présents mais devenant secondaires. Ainsi, nous pouvons vivre le même événement à travers les yeux de Tomas, puis de Tereza, ou encore quitter totalement le couple pour aller suivre Sabina en Suisse ou Franz son amant au Vietnam. Cela nous donne donc l'impression de ne plus suivre qu'une seule histoire, mais plusieurs à la fois, à la manière de sentiers qui s'entrecroiseraient, se suivraient pour ensuite s'éloigner... De plus, cela permet à l'auteur d'approfondir davantage la personnalité de chacun. En effet, il commence souvent par évoquer un thème philosophique pour ensuite recentrer sur le personnage dont il est question, qui se trouve être lié à cette notion.
            Par exemple, avant de se pencher sur Tomas, Kundera parle d'abord du mythe de l'éternel retour de Nietzsche, qui instaure une dimension cyclique dans l'existence : tout se répète inlassablement à l'identique, ce qui entrave chacun de nos choix d'une inexorable pesanteur, d'une importance démesurée. Tomas pense l'inverse : sa vie est unique, elle lui file entre les doigts et il se doit donc de saisir les opportunités qui se présentent à lui. Ainsi, il joue de sa légèreté libertine. Néanmoins, sa rencontre avec Tereza perturbe son mode de pensée car, pour elle, la pesanteur est positive, c'est elle qui fait son bien-être, contrairement à la légèreté de son compagnon qui la fait souffrir.
            Dans ce livre, nous découvrons non seulement les rapports des personnages entre eux, mais également leur rapport à eux-mêmes, et leur rapport au monde qui les entoure. Nous ne découvrons pas Tomas, mais Tomas par rapport à Tereza ; nous ne découvrons pas le régime communiste en lui-même, nous voyons comment il est vécu par les protagonistes. Et cela fonctionne à merveille.

            L'insoutenable légèreté de l'être est un livre sur les relations amoureuses et sur leur complexité, certes, mais c'est avant tout un livre sur l'existence, et sur la vision de l'Homme par rapport à sa propre vie, au sens qu'il cherche à lui donner. Le véritable talent de Kundera réside dans sa capacité à retranscrire les caractères humains, à toucher le lecteur dans ce qui le définit originellement, tout en lui donnant l'impression de se laisser porter par les péripéties, au même rythme que Tomas, Tereza et Sabina, au même rythme que l'auteur.
            Lorsque nous arrivons aux dernières pages de l'ouvrage, une certaine beauté s'en dégage. Elle s'est installée là délicatement, peu à peu, comme pour apaiser le lecteur et l'accompagner jusqu'à la fin de l'histoire. Après avoir clos ce livre, on se pose, on respire un grand coup et on revient à la réalité, légèrement.

Joël BRIANTAIS