« Ce n'est pas l'écrivain qui tourne le dos à son pays. Mais c'est son pays qui met l'écrivain hors-la-loi, l'oblige à la clandestinité et le pousse au martyre. ».
Cette citation de Boris Livitnof, dans son article Milan Kundera : la dérision et la pitié (1976) caractérise bien la vie de l'auteur Milan Kundera, à juste titre. L'existence de cet auteur peut être divisée en deux parties. La première se déroule en Tchécoslovaquie où il naît en 1929. Il grandit dans une famille cultivée où l'art occupe une place importante. Alors qu'encore étudiant, il s'engage dans le Parti Communiste, il participe dès les années 60 à de nombreux mouvements de révolte face aux abus des dirigeants du parti. La seconde phase de sa vie débute, elle, en 1975, alors qu'accablé par de nombreuses pressions du gouvernement, l'auteur se voit forcé de fuir son pays pour se réfugier en France. Neuf ans plus tard, il publie L'insoutenable légèreté de l'être (Nesnesitelná lehkost bytí pour les intimes), son cinquième roman, l'œuvre dont je vais vous parler dans ces quelques paragraphes.
L'empreinte du régime dictatorial de son pays natal se retrouve dans l'ensemble de ses ouvrages, et plus particulièrement dans celui-ci, qui prend par moments des aspects de roman autobiographique. C'est-à-dire que ce livre arbore de nombreuses facettes différentes, et au fil des pages il se vêt à loisir aussi bien d'une allure de roman que d'une parure d'essai philosophique.
L'histoire débute à Prague en 1968, et suit Tomas, un chirurgien qui, ayant tiré un trait sur son mariage, mène désormais une vie de libertin. Côtoyant une dizaine de maîtresses, dont Sabina, une artiste indépendante et audacieuse, il met un point d'honneur à ne les voir, ni trop longtemps, ni trop fréquemment, afin de fuir la lassitude et l'ennui. C'est alors qu'à la suite de différents hasards fortuits et successifs, il fait la rencontre de Tereza, une serveuse d’un bar de province. Alors qu'elle n'aurait pu devenir qu'une amante de plus, il s'attache à elle et les deux personnages entament alors une relation amoureuse passionnelle mais ambigüe. En effet, Tomas ne peut se résoudre à laisser derrière lui sa vie de célibataire tandis que Tereza aspire elle à une relation épanouie. Leur histoire se dresse sur le décor d'une Tchécoslovaquie en crise, qui sombre peu à peu dans la dictature en emportant avec elles dans sa déchéance les protagonistes du roman.
La structure de cet ouvrage est bien particulière : il est divisé en sept parties, et chacune s'attarde sur l'un des personnages, les autres restant présents mais devenant secondaires. Ainsi, nous pouvons vivre le même événement à travers les yeux de Tomas, puis de Tereza, ou encore quitter totalement le couple pour aller suivre Sabina en Suisse ou Franz son amant au Vietnam. Cela nous donne donc l'impression de ne plus suivre qu'une seule histoire, mais plusieurs à la fois, à la manière de sentiers qui s'entrecroiseraient, se suivraient pour ensuite s'éloigner... De plus, cela permet à l'auteur d'approfondir davantage la personnalité de chacun. En effet, il commence souvent par évoquer un thème philosophique pour ensuite recentrer sur le personnage dont il est question, qui se trouve être lié à cette notion.
Par exemple, avant de se pencher sur Tomas, Kundera parle d'abord du mythe de l'éternel retour de Nietzsche, qui instaure une dimension cyclique dans l'existence : tout se répète inlassablement à l'identique, ce qui entrave chacun de nos choix d'une inexorable pesanteur, d'une importance démesurée. Tomas pense l'inverse : sa vie est unique, elle lui file entre les doigts et il se doit donc de saisir les opportunités qui se présentent à lui. Ainsi, il joue de sa légèreté libertine. Néanmoins, sa rencontre avec Tereza perturbe son mode de pensée car, pour elle, la pesanteur est positive, c'est elle qui fait son bien-être, contrairement à la légèreté de son compagnon qui la fait souffrir.
Dans ce livre, nous découvrons non seulement les rapports des personnages entre eux, mais également leur rapport à eux-mêmes, et leur rapport au monde qui les entoure. Nous ne découvrons pas Tomas, mais Tomas par rapport à Tereza ; nous ne découvrons pas le régime communiste en lui-même, nous voyons comment il est vécu par les protagonistes. Et cela fonctionne à merveille.
L'insoutenable légèreté de l'être est un livre sur les relations amoureuses et sur leur complexité, certes, mais c'est avant tout un livre sur l'existence, et sur la vision de l'Homme par rapport à sa propre vie, au sens qu'il cherche à lui donner. Le véritable talent de Kundera réside dans sa capacité à retranscrire les caractères humains, à toucher le lecteur dans ce qui le définit originellement, tout en lui donnant l'impression de se laisser porter par les péripéties, au même rythme que Tomas, Tereza et Sabina, au même rythme que l'auteur.
Lorsque nous arrivons aux dernières pages de l'ouvrage, une certaine beauté s'en dégage. Elle s'est installée là délicatement, peu à peu, comme pour apaiser le lecteur et l'accompagner jusqu'à la fin de l'histoire. Après avoir clos ce livre, on se pose, on respire un grand coup et on revient à la réalité, légèrement.
Joël BRIANTAIS
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