dimanche 8 novembre 2015

MERCURE d'Amélie Nothomb


Fanatique du champagne, célèbre écrivaine, mémoire infaillible, une Belge au Japon, qui suis je ? Je suis, je suis, je suis… Je suis Amélie Nothomb ! Amélie Nothomb est une femme excentrique à l’imagination débordante ayant écrit un grand nombre d’oeuvres littéraires ! De tous ces ouvrages se dégage une fièvre terrible qui accable le lecteur : soit on adore, soit on déteste (croyez moi, ça vaut le coup de tenter, vous avez une chance sur deux) ! Attention, si vous décidez de poursuivre la lecture de cette critique et de lire l’ouvrage que nous vous conseillons, vous risquerez de commander toutes ses oeuvres avant la fin du weekend prochain chez votre libraire ! Nous n’en serions pas responsables ! 

En l’occurence, c’est de son ouvrage Mercure que l’on vous parle ici ! Livre assez spécial où Amélie Nothomb nous embarque dans une étrange histoire d’amour, partagée entre la passion et la perversion (rien à voir avec Cinquante Nuances de Grey hein). Au large d’une petite ville de Basse Normandie nommée Cherbourg se trouve une île (en réalité, c’est plutôt un gros cailloux avec un phare dessus que réellement une île, mais bon, passons). C’est un endroit froid, sombre et désolidarisé du reste du monde. Sur cet îlot éloigné de tout, à l’abri des regards, vivent Hazel (une jeune fille pas très heureuse), le Capitaine (un vieux monsieur mystérieux) et leurs serviteurs. Tandis que personne ne devait jamais s’introduire dans leur vie bien cachée, Hazel va tomber malade, poussant alors le Capitaine à appeler une infirmière qui vient du continent, c’est à dire de l'extérieur : Françoise. Cet élément perturbateur va venir remuer de vieilles histoires car, comme le dit si bien Amélie Nothomb : « Pour habiter cette île, il faut avoir quelque chose à cacher. » De nombreux mystères persistent et régissent leurs vies de façon inexplicable : Que diriez vous si vous étiez obligé de vivre enfermé avec un vieux monsieur que vous ne connaissez pas ? Que diriez vous si vous découvriez une maison où il n’existe aucun reflet ? Les vitres, les miroirs, l’eau, le métal bref, il n’y a rien qui puisse laisser échapper la moindre petite image. Ou encore, que diriez vous si vous ne pouviez plus voir votre visage jusqu’à la fin de votre vie ? Que d’intrigues et de suspens pour cette infirmière qui, comme le lecteur, se trouve plongée dans un endroit lugubre, où personne ne semble vouloir lui parler de ce qu’il se passe ici et où les secrets semblent être partout. En bref ? Cet ouvrage de 200 pages, accessible à tous types de lecteurs, est terriblement addictif. L’ambiance est lumineusement obscure, les personnages riches de caractère et les dialogues, cinglants. Très vite, on se laisse emporter par ces questions sans réponses qui forment une histoire tordue, et en même temps, très jouissive (c’est bien le problème, on aime toujours ce qui est compliqué). De façon plus large, l’ouvrage porte sur les relations humaines et notamment sur un type de relation amoureuse assez autodestructeur. On se sent mal à l’aise et on s’interroge, l’auteur amène, par une situation précise, des réflexions que l’on a pas l’habitude de rencontrer dans nos vies. Mercure, entre sombre polar et « romantisme morbide » est donc un livre à dévorer en cette période d’Halloween ! Il n’y a qu’une seule question que l’on peut encore se poser : d’où lui vient l’inspiration pour de telles histoires ? 

Arthur NOWICKI 

« Bizarre pour un terroriste, hein ? »

mardi 3 novembre 2015

D'APRES UNE HISTOIRE VRAIE de Delphine de Vigan

Etes vous plus attiré par la lecture d’un roman tiré d’une histoire vraie ou inventé de toutes pièces ? Quelle que soit votre réponse, elle est entendue par un roman qui associe les deux éléments à tel point que vous ne parveniez même plus à en discerner les limites. Où commence la fiction, où s’arrête le réel ? Comment un auteur arrive-t-il à sortir d’un cadre banal une histoire dramatique ?
Pour toutes ces questions, ruez vous sur le huitième et dernier opus de Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie

L’auteur à succès vous emmène dans un voyage mêlant doute, autobiographie, introspection.

Quelques temps après le triomphe de Rien ne s’oppose à la nuit, roman intime sur sa mère, le personnage principal semble entraîné dans un raz de marée professionnel, perdant l’inspiration. A la même période, les tourments affectifs s’amoncellent : ses deux jumeaux partent du foyer familial faire leurs études, des lettres anonymes virulentes sont secrètement déposées à son domicile.
Le quotidien déprimant de vide prend place, jusqu’à la rencontre du livre. Lors d’une soirée Delphine fait la connaissance de L., une femme envoûtante, un certain idéal féminin. La femme dégage un mimétisme qui paraît familier à la narratrice, sans parvenir à comprendre d’où il vient. Au fil des rendez-vous, cette femme cache quelque chose, derrière ses airs dirigistes, une précarité émotionnelle incrustée depuis sa première rencontre avec Delphine peut-être… L’amie, écrivaine d’un autre genre, se montre de plus en plus intrusive et pousse Delphine à chercher dans ses vieux démons l’inspiration. Très vite, cette dernière est submergée par la présence de L. Elle l’accompagne, se mêle à son travail jusqu’à prendre son identité.  Le roman nous plonge dans le quotidien de Delphine, autant que dans le symptôme cruel de la page blanche de l’écrivain. Les ingrédients de ses précédents succès sont mêlés pour notre plus grand plaisir : la fragilité intérieure de Jours sans faim, le cadre routinier des Heures Souterraines propice à la mise en valeur des sentiments originaux, à l’identification. Les témoignages autobiographiques, dignes de ceux de Rien ne s’oppose à la nuit complète l’ouvrage. 

En prime : le suspens, relatif à l’enjeu du roman : la mise en abime du « réel ». A force de détails et d’intrigue, notre perception du réel se brouille. Le lecteur rentre peu à peu dans une psychose, transmise par l’intimité créée par la narratrice. Que va-t-il lui arriver ? Cette rencontre, simple fruit du hasard ou stratagème ? Jusqu’où l’intruse ira-t-elle ?

Attendu, présélectionné et plébiscité, ce livre est un succès depuis sa sortie en août. Déjà très attendu par ses lecteurs, l’auteur parvient à délivrer un cru original et palpitant. 

Une réalité ou une illusion ?
Le dernier livre de Delphine de Vigan soulève bien des interrogations, interrogations qui restent partiellement éclaircies... Au lecteur de devenir acteur en interprétant personnellement chaque signe déroutant et d’en proposer une explication. Parlez en entre vous vous n’aurez pas la même. De riches échanges en perspective. 

Pourquoi lui plus qu’un autre ?
Honnêtement, ce livre a des défauts comme des mérites, au lecteur le plaisir de les arbitrer. Par la lenteur de l’installation de l’intrigue, le questionnement perpétuel, la découverte se trouve un peu altérée. Cependant, c’est bien un sentiment positif de questionnement curieux qui domine une fois la dernière page achevée. 


dimanche 1 novembre 2015

Critique de L'INSOUTENABLE LEGERETE DE L'ETRE de Milan Kundera

           « Ce n'est pas l'écrivain qui tourne le dos à son pays. Mais c'est son pays qui met l'écrivain hors-la-loi, l'oblige à la clandestinité et le pousse au martyre. ».

            Cette citation de Boris Livitnof, dans son article Milan Kundera : la dérision et la pitié (1976) caractérise bien la vie de l'auteur Milan Kundera, à juste titre. L'existence de cet auteur peut être divisée en deux parties. La première se déroule en Tchécoslovaquie où il naît en 1929. Il grandit dans une famille cultivée où l'art occupe une place importante. Alors qu'encore étudiant, il s'engage dans le Parti Communiste, il participe dès les années 60 à de nombreux mouvements de révolte face aux abus des dirigeants du parti. La seconde phase de sa vie débute, elle, en 1975, alors qu'accablé par de nombreuses pressions du gouvernement, l'auteur se voit forcé de fuir son pays pour se réfugier en France. Neuf ans plus tard, il publie L'insoutenable légèreté de l'être (Nesnesitelná lehkost bytí pour les intimes), son cinquième roman, l'œuvre dont je vais vous parler dans ces quelques paragraphes.

            L'empreinte du régime dictatorial de son pays natal se retrouve dans l'ensemble de ses ouvrages, et plus particulièrement dans celui-ci, qui prend par moments des aspects de roman autobiographique. C'est-à-dire que ce livre arbore de nombreuses facettes différentes, et au fil des pages il se vêt à loisir aussi bien d'une allure de roman que d'une parure d'essai philosophique.

            L'histoire débute à Prague en 1968, et suit Tomas, un chirurgien qui, ayant tiré un trait sur son mariage, mène désormais une vie de libertin. Côtoyant une dizaine de maîtresses, dont Sabina, une artiste indépendante et audacieuse, il met un point d'honneur à ne les voir, ni trop longtemps, ni trop fréquemment, afin de fuir la lassitude et l'ennui. C'est alors qu'à la suite de différents hasards fortuits et successifs, il fait la rencontre de Tereza, une serveuse d’un bar de province. Alors qu'elle n'aurait pu devenir qu'une amante de plus, il s'attache à elle et les deux personnages entament alors une relation amoureuse passionnelle mais ambigüe. En effet, Tomas ne peut se résoudre à laisser derrière lui sa vie de célibataire tandis que Tereza aspire elle à une relation épanouie. Leur histoire se dresse sur le décor d'une Tchécoslovaquie en crise, qui sombre peu à peu dans la dictature en emportant avec elles dans sa déchéance les protagonistes du roman.

            La structure de cet ouvrage est bien particulière : il est divisé en sept parties, et chacune s'attarde sur l'un des personnages, les autres restant présents mais devenant secondaires. Ainsi, nous pouvons vivre le même événement à travers les yeux de Tomas, puis de Tereza, ou encore quitter totalement le couple pour aller suivre Sabina en Suisse ou Franz son amant au Vietnam. Cela nous donne donc l'impression de ne plus suivre qu'une seule histoire, mais plusieurs à la fois, à la manière de sentiers qui s'entrecroiseraient, se suivraient pour ensuite s'éloigner... De plus, cela permet à l'auteur d'approfondir davantage la personnalité de chacun. En effet, il commence souvent par évoquer un thème philosophique pour ensuite recentrer sur le personnage dont il est question, qui se trouve être lié à cette notion.
            Par exemple, avant de se pencher sur Tomas, Kundera parle d'abord du mythe de l'éternel retour de Nietzsche, qui instaure une dimension cyclique dans l'existence : tout se répète inlassablement à l'identique, ce qui entrave chacun de nos choix d'une inexorable pesanteur, d'une importance démesurée. Tomas pense l'inverse : sa vie est unique, elle lui file entre les doigts et il se doit donc de saisir les opportunités qui se présentent à lui. Ainsi, il joue de sa légèreté libertine. Néanmoins, sa rencontre avec Tereza perturbe son mode de pensée car, pour elle, la pesanteur est positive, c'est elle qui fait son bien-être, contrairement à la légèreté de son compagnon qui la fait souffrir.
            Dans ce livre, nous découvrons non seulement les rapports des personnages entre eux, mais également leur rapport à eux-mêmes, et leur rapport au monde qui les entoure. Nous ne découvrons pas Tomas, mais Tomas par rapport à Tereza ; nous ne découvrons pas le régime communiste en lui-même, nous voyons comment il est vécu par les protagonistes. Et cela fonctionne à merveille.

            L'insoutenable légèreté de l'être est un livre sur les relations amoureuses et sur leur complexité, certes, mais c'est avant tout un livre sur l'existence, et sur la vision de l'Homme par rapport à sa propre vie, au sens qu'il cherche à lui donner. Le véritable talent de Kundera réside dans sa capacité à retranscrire les caractères humains, à toucher le lecteur dans ce qui le définit originellement, tout en lui donnant l'impression de se laisser porter par les péripéties, au même rythme que Tomas, Tereza et Sabina, au même rythme que l'auteur.
            Lorsque nous arrivons aux dernières pages de l'ouvrage, une certaine beauté s'en dégage. Elle s'est installée là délicatement, peu à peu, comme pour apaiser le lecteur et l'accompagner jusqu'à la fin de l'histoire. Après avoir clos ce livre, on se pose, on respire un grand coup et on revient à la réalité, légèrement.

Joël BRIANTAIS

dimanche 11 octobre 2015

LE LIVRE DES BALTIMORES de Joel Dicker

3 ans en arrière, il était inconnu. Une minorité le lisait. Jusqu’au jour où il démontra un talent inégalable pour raconter les histoires. Désormais, il représente l’acmé de ce style. Joël Dicker a étudié le droit à l’Université de Genève. Très tôt, il a été passionné de littérature, l’efflorescence de cette passion est symbolisée par la fondation de la « Gazette des animaux » à 10 ans et la publication de sa première critique à 25 ans. Son génie sera incarné par son best-seller vendu à trois millions d’exemplaires dans le monde « La vérité sur l’Affaire Henri Quebert ». Aujourd’hui, Joël Dicker publie son nouveau roman « Le livre des Baltimores ». Une question fondamentale se pose : n’est ce pas plus difficile de garder ses lecteurs que de les avoir conquit ?

Le roman est partagé entre l’histoire de deux familles: les Goldman-de-Baltimore composés de son Oncle, sa Tante et ses cousins et les Goldman-de-Montclair composés de ses parents et Marcus. Ce dernier, à la fois narrateur et personnage principal, est un écrivain, célèbre grâce à son dernier roman, vivant dans une maison dans le New-Jersey, à Montclair. Ses parents et lui représentent la middle-class américaine. Les Goldman-de-Baltimore sont la famille prospère sur laquelle la vie ne s’est pas acharnée, menant un quotidien luxueux dans une banlieue riche de Baltimore. Marcus enviait ses cousins et  admirait  cette famille d’apparence parfaite. Lorsqu’il était avec eux, il était lui-même et épanoui, jusqu’au point d’accuser ses parents de le séparer de cette famille : « Leur crime était de venir me chercher ». Mais cette vie paisible sera brisée par un événement inconnu tout au long de notre lecture, nommait Le Drame.
8 ans après cette tragédie, Marcus quitte son environnement luxueux newyorkais et retourne à Boca Raton pour se ressourcer et écrire ce premier roman. Jeunesse partagée entre bonheur et jalousie, les souvenirs réapparaissent mais cette fascination qu’il vouait à cette famille des Goldman-de-Baltimore est bousculée, remise en cause et biaisée par une succession d’évènements. Ce changement des versions poussent Marcus à la réflexion jusqu’au point de se demander : Sais je la vérité sur ce qui est arrivé à ma famille de Baltimore ?

Le lectorat s’impatientait de la sortie de ce livre, et ils ont eu raison. Ce talent de jouer avec le suspense, propre à Joël Dicker, est retrouvé. Je dirai même que ce compte à rebours vers la vérité est renforcé par une présence plus prépondérante des sentiments. N’est pas la sensibilité d’un écrivain qui est décrite ici ? C’est une œuvre autour du désarroi, de la fatalité des vies, de l’avidité d’argent et des émotions. Mais elle nous transporte dans une chimère enfantine, celle de l’ambition illimitée : la capacité à se projeter d’un enfant est étonnante, envieuse et si imaginative qu’elle est difficile à prendre au sérieux. Finalement, si nous sommes si pessimistes, n’est ce pas que le rêve n’est parti prenante de notre vie uniquement durant notre jeunesse ? La jalousie est un écueil à une construction sociétale où éthique et solidarité sont des valeurs hautement revendiquées.

Le thème social est abordé tout au long du livre. Marcus s’épanouit dans une famille qui est respectée et reconnue, où la paraître est le maitre mot, où l’argent est roi. La relation entre les deux frères de Baltimore Hillel et Woody, cousins de Marcus, montrent que la violence des rapports humains qui émergent des sentiments éprouvés sont plus violents que les actes physiques. Petit à petit, la jalousie s’installe entre ces deux familles mais elles s’installent aussi dans les relations amicales et dans les relations amoureuses. La jalousie gangrène les relations, et notre société. C’est une image faussée de la réalité, car on imagine toujours mieux ailleurs car c’est une partie inconnue, sombre et en proie à la découverte. Ainsi, les explorateurs de cette zone méconnue deviennent des ennemis mais représente aussi un objectif. L’arrivée des réseaux sociaux a accentué ce fléau que dénonce Joel Dicker. En effet, Instagram incarne une exposition du bonheur falsifiée, une envie narcissique de se montrer : n’est ce pas de créer de la jalousie envers l’autre afin de le faire souffrir et de lui donner envie de nous imiter ? La jalousie est stimulée par les réseaux sociaux, elle incarne l’envie de susciter l’envie chez l’Autre.

On retrouve l’empreinte littéraire de l’auteur suisse dans une intrigue où le suspense et l’ambiguïté fausse toutes nos hypothèses, les analepses de la chronologie et ce « too much » américain nous crée un univers.


L’ambiance de ce roman est différente de l’ancien mais ce n’est pas une palinodie littéraire : le précédent était un polar, celui-là est l’histoire d’une fresque familiale marquée par une rivalité fraternelle et une tentation vers le mimétisme. C’est un grand roman par la notion de famille qui est exploitée, la fragilité des destins décrites et par la chute inattendue. L’insouciance et l’ambition des adolescents parsèment ce livre. N’est ce pas nos rêves d’enfants qui donnent un sens à nos vies ? Je pense que ce roman exprime cette morale. Est-ce nécessaire d’envier les Autres car nous ne sommes pas pourvus des mêmes attributs ? Je pense que cette œuvre éradique cette question existentielle.

Julien CASBAS

samedi 10 octobre 2015

SI C'EST UN HOMME de Primo Lévi


            Aussi curieux soit-il, je tiens tout d'abord à commencer cet exercice en insistant sur mon illégitimité absolue, à réaliser la critique d'une telle oeuvre, celle d'un tel écrivain, d'un tel homme. Oui, illégitime. Premièrement, parce que je n'ai pas les compétences littéraires requises ou suffisamment reconnues pour m'octroyer le droit de vous "donner mon avis", vous "livrer ma critique". Egalement, parce que parler de l'oeuvre qu'est celle de Primo Lévi, est une chose des plus délicates, scabreuses, tant cette dernière est empreinte de la vie de cet homme, de ses entrailles, de ses douleurs les plus intimes. C'est donc en tant qu' "illégitime" que je vous écris, en espérant que ma passion suffise, ainsi que ma volonté inépuisable, celle de vouloir diffuser cette oeuvre qui vous plongera dans un abîme de perplexité, celle qui vous amènera à vous demander si ce que vous tenez dans les mains est le produit d'une imagination débordante et démoniaque, ou le récit du voyage d'un homme, poussé aux confins de l'inhumanité.


Primo Lévi est un écrivain italien du XXème siècle, et un des plus célèbres survivants de la Shoah, né en 1919 et mort en 1987. Si c'est un homme a été rédigé entre 1945 et février 1947, et publié cette même année. Tiré à seulement 2500 exemplaires, ce livre passa totalement inaperçu dans le monde littéraire. Il a fallu attendre vingt années et cette année 1987, pour que ce livre soit traduit en français et vendu à des centaines de milliers d'exemplaires.
Avant d'attaquer le fond, j'aimerais attirer votre attention sur quelques petits détails, de l'ordre du symbole : Si c'est un homme a été publié l'année de la création de l'Etat d'Israel ; son auteur est mort l'année pendant laquelle son succés a traversé les frontières italiennes. Quel dommage de ne pas avoir connu ce succès ô combien mérité, me dîtes vous? Primo Lévi est un suicidé. Détruit par l'expérience inhumaine des camps d'extermination, Lévi est mort d'un poison lent : celui injecté par les nazis, qui, faute de ne pas avoir réussi à l'abattre dans leurs chambres, l'ont contaminé du zyklon "psychologique".

Si c'est un homme est le récit autobiographique de Primo Lévi, de ses 11 mois passés à Auschwitz-Birkenau. Onze mois qu'il nous raconte, nous détaille, nous dévoile, avec autant de profondeur que de talent. Ce livre présente donc deux intêrets majeurs : une valeur historique inestimable, et une richesse littéraire insoupçonnée, quand on sait que Lévi était prédestiné aux sciences (il était chimiste), plutôt qu'à la littérature.

Dès les premières pages, ce livre se révèle être une véritable mine d'or pour tous les Historiens. Vous découvrez pas à pas avec le narrateur, les dessous de la réalité historique la plus immonde et marquante de ce XXème siècle. C'est en détail, que Primo Lévi, vous immisce dans cet Enfer, qu'il vous entraîne à côtés de ces hommes humiliés, avilis, souillés, au beau milieu d'un massacre savamment réfléchi. Chaque détail, chaque précision,  est une lame de couteau à double tranchant : d'abord, l'horreur vous émeut, puis, la réalité de celle-ci vous indigne. Car là est toute la force de ce livre : l'Horreur décrite est Réelle, et les mots de Lévi ravivent et font renaître chaque seconde de ce chaos.
Passionnés d'Histoire, ou simple curieux, c'est donc une réelle immersion dans l'enfer concentrationnaire, qui vous attend.

Mais outre la valeur historique évidente de l'oeuvre, Primo Lévi lui a donné une dimension littéraire absolument remarquable. En effet, Si c'est un homme, n'est pas un simple entassement factuel et chronologique d'un foisonnement de détails historiques et descriptifs : Si c'est un homme est une oeuvre littéraire aussi inclassable qu'est la Shoah dans l'Histoire. Du jamais-lu. A la fois oeuvre historique, oeuvre de "l'absurde" (par extention), Si c'est un homme est également une oeuvre poêtique et je tiens à vous le prouver ici même :

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.


En effet, Primo Lévi n'hésite pas à insérer modestement quelques poêmes comme celui-ci, dans son livre.
Pour les amoureux du style, de la phrase, (je pense aux Proustiens, aux Céliniens...et d'autres), ne vous attendez pas à trouver dans cette oeuvre, les hyperboles, les parataxes, les métaphores filées, les plus longues et complexes de la littérature, pour décrire l'abomination des camps. Vous y trouverez un style dénué de toute fioriture de language, de tout effet futile, de tout verbiage, de toute gourmandise d'écriture : un style nu, brut, simple. Et c'est de cette pudeur, de cette retenue dans l'écriture, que Lévi nous montre le vrai visage de l'Horreur.
A l'image d'un Camus, Lévi restitue à chaque mot son poids, son sens. Cette simplicité résulte d'une éthique : la Vérité ne doit être présentée sans vanité, ni subterfuges. Cette démarche d'honneteté se traduit dans l'écriture, par une fluidité, un équilibre, qui est comme je vous l'ai brièvement dit, non sans me faire penser à un certain Albert Camus, connu pour la recherche d'impersonnalité dans son style, qui devient alors elle-même personnalité. 
Chaque fait du récit est ramené à sa seule réalité, par la nudité de l'écriture, et c'est ce qui les rend si difficile à supporter pour le lecteur : la sobriété du ton nous glace. En effet, Lévi nous montre que l'Horreur n'a nul besoin d'être hypertrophiée : les hyperbolismes ne peuvent être qu'atténuants, lorsque l'on parle d'Elle.
Bien conscient des "défauts de structure du livre" (ce sont ses mots), Lévi réussit à nous boulverser et dessine en nous, un peu de la trace indélébile qu'il a portée en lui durant sa vie.


A chaque page, un mot, une question, résonne en vous : "Pourquoi?". Chaque ligne est téintée de cette incompréhension, et une souffrance inéluctable s'en suit. Jusqu'à ce que vous compreniez que ce n'est pas la réponse qui importe, mais bien l'Indignation qui en résulte, et qui naît en nous. Et contrairement à ce que peuvent affirmer certaines voix discordantes : non, l'indignation n'est pas stérile, elle est la seule, l'unique source, qui permettra à l'Homme de ne pas reproduire ni tolérer, tout ce qui se rapproche, de près comme de loin, de ce bafouement absolu de la dignité humaine.



J'aimerais faire une derrière analogie, et après, je vous promets que je m'arrête d'écrire. Je me suis risqué à une comparaison prilleuse avec Albert Camus quand je vous parlais du style de Lévi. Pour convaincre ceux qui seraient sceptiques quant à la pertinence de ce parallèlisme entre les deux auteurs, je me permets de vous transcrire quelques mots de Lévi qui abondent dans mon sens : "Nous sommes des esclaves, certes, privés de tout droit, en butte à toutes les humiliations, voués à une mort presque certaine, mais il nous reste encore une ressource et nous devons la défendre avec acharnement parce que c'est la dernière : refuser notre consentement." N'est-ce pas sublime? N'est-ce pas Sysiphéen?

Antoine LEYMARIE

dimanche 4 octobre 2015

EN FINIR AVEC EDDY BELLEGUEULE d'Edouard Louis

Édouard Louis est né sous le nom d’Eddy Bellegueule. Issu d’un milieu très modeste, il a réussi ses études et prouve que la volonté construit une grande part de la réussite. Il est étudiant en sociologie à l’ENS et écrivain. A l’âge de 21 ans, il publie son premier roman, ce roman est en réalité son histoire personnelle, qui sera un chef d’œuvre sur le plan des émotions et de la description des sentiments ainsi que sur son embarrassante vie d’homosexuel inavouée dans une société misogyne. Parallèlement, la médiatisation de la réussite de ce livre suscite l’émergence de polémiques qui remettent en cause la manière dont il décrit ses relations avec sa famille, presque sans amour, sans compassion, sans lien. Ces critiques ont nui au ressenti de son livre mais pas à sa qualité, car en mars 2014 il a obtenu le Prix Pierre Guénin contre l’homophobie et pour l’égalité des droits. Malgré son jeune âge, Edouard Louis s’affirme déjà comme un grand écrivain.

Comment raconter sa vie alors que vous ne l’avez pas aimé ? Ou alors comment raconter la vie alors qu’elle même ne vous a pas aimé ?  Eddy a vécu dans un village où, semblable à nos règles grammaticales, le masculin l’emporte sur le féminin.  Eddy, efféminé et homosexuel, ne s’épanouit pas dans sa jeunesse, période où l’insouciance nous rend innocent et rêveur car la vie n’y est qu’amusement et amitié. Il est impossible pour Eddy de faire comme son père ou ses amis bien qu’il essaye : journée à l’usine, télévision le week-end, boire un verre au bar à proximité avec ses amis. Eddy est différent, et les autres lui transmettent leurs ressentis avec des insultes ou réflexions permanentes : « Qu’est ce qu’il a le débile ? », « Pédale ». Ces paroles dans leur intégralité sont blessantes pour cet enfant qui est juste un humain orignal, singulier et qui ne s’inscrit pas dans la continuité du processus de socialisation commun de ce village. Cette différence alliée à l’accumulation et la récurrence des insultes stigmatisent encore plus Eddy qui devient la risée du collège. Elles détruisent son intelligence qu’il ne peut affirmer, elles amenuisent sa capacité à s’intégrer et elles renforcent sa marginalisation. L’âme et le corps d’Eddy sont abimés quotidiennement. Un proverbe français dit « L’espoir fait vivre », alors Eddy pour se sortir de ce calvaire a placé ses espérances dans les études et le théâtre pour s’échapper et vivre sa vie pleinement ailleurs.

L’auteur nous invite à devenir nous même. L’avis d’autrui n’est pas une fin en soi, n’est pas le déterminisme de notre parcours individuel. Les évènements se déroulent dans les années 90 c’est la période où l’homosexualité naissante était néfaste. Les faits relatés dans ce propos rendent compte de la violence des mentalités à cette époque, mais également de leurs évolutions positives avec l’adoption du Mariage pour Tous. Cette victoire politique état nécessaire pour effacer la souffrance des homosexuels persécutés et victimes de généralisations négatives. Edouard Louis retranscrit volontairement un vocabulaire familier pour que le lecteur ressente la profondeur des insultes et actes violent dont il a été victime. Ainsi, nous constatons que, durant son enfance, Eddy était un individu à l’état de bacille, indésirable. Parallèlement, l’auteur emploi un vocabulaire plus soutenu pour retranscrire ses émotions. La confrontation de ces deux vocabulaires symbolise l’affrontement perpétuel entre Edouard Louis, l’écrivain normalien, et Eddy Bellegueule, l’homosexuel persécuté par son propre milieu social. Ainsi, l’écrivain nous laisse l’impression d’en vouloir à sa famille, mais je pense que son objectif premier était de faire comprendre à sa famille et son milieu social qu’être différent n’est pas un vice, et qu’au final ce n’est pas son entourage qui lui a fait du mal mais les mentalités de son propre milieu social qui se sont acharnées sur lui. Son livre excuse et déresponsabilise sa famille. Malgré l’absence de tendresse et un vocabulaire drastique, l’auteur expose des vérités inimaginables.


Ce livre nous délivre le récit d’un combat d’une jeunesse partagée entre la lutte pour devenir un homme et des tentations prohibées, puis d’une enfance gâchée et disparue parmi tant d’autres. De plus, ce livre pourrait être le symbole des sentiments que peuvent ressentir les enfants victimes du harcèlement à l’Ecole, lieu républicain où tout le monde devrait être sur un pied d’égalité. Ce monde caché et indicible doit s’ouvrir aux autres pour en réparer les plaies et apaiser les cicatrices.

Julien CASBAS