Aussi
curieux soit-il, je tiens tout d'abord à commencer cet exercice en insistant sur
mon illégitimité absolue, à réaliser la critique d'une telle oeuvre, celle d'un
tel écrivain, d'un tel homme. Oui, illégitime. Premièrement, parce que je n'ai
pas les compétences littéraires requises ou suffisamment reconnues pour
m'octroyer le droit de vous "donner mon avis", vous "livrer ma
critique". Egalement, parce que parler de l'oeuvre qu'est celle de Primo
Lévi, est une chose des plus délicates, scabreuses, tant cette dernière est
empreinte de la vie de cet homme, de ses entrailles, de ses douleurs les plus
intimes. C'est donc en tant qu' "illégitime" que je vous écris, en
espérant que ma passion suffise, ainsi que ma volonté inépuisable, celle de
vouloir diffuser cette oeuvre qui vous plongera dans un abîme de perplexité,
celle qui vous amènera à vous demander si ce que vous tenez dans les mains est
le produit d'une imagination débordante et démoniaque, ou le récit du voyage
d'un homme, poussé aux confins de l'inhumanité.
Primo Lévi est un écrivain italien du XXème
siècle, et un des plus célèbres survivants de la Shoah, né en 1919 et mort en
1987. Si c'est un homme a été rédigé entre 1945 et février 1947, et publié
cette même année. Tiré à seulement 2500 exemplaires, ce livre passa totalement
inaperçu dans le monde littéraire. Il a fallu attendre vingt années et cette
année 1987, pour que ce livre soit traduit en français et vendu à des centaines
de milliers d'exemplaires.
Avant d'attaquer le fond, j'aimerais
attirer votre attention sur quelques petits détails, de l'ordre du symbole : Si
c'est un homme a été publié l'année de la création de l'Etat d'Israel ; son
auteur est mort l'année pendant laquelle son succés a traversé les frontières
italiennes. Quel dommage de ne pas avoir connu ce succès ô combien mérité, me
dîtes vous? Primo Lévi est un suicidé. Détruit par l'expérience inhumaine des
camps d'extermination, Lévi est mort d'un poison lent : celui injecté par les
nazis, qui, faute de ne pas avoir réussi à l'abattre dans leurs chambres, l'ont
contaminé du zyklon "psychologique".
Si c'est un homme est le récit
autobiographique de Primo Lévi, de ses 11 mois passés à Auschwitz-Birkenau.
Onze mois qu'il nous raconte, nous détaille, nous dévoile, avec autant de
profondeur que de talent. Ce livre présente donc deux intêrets majeurs : une
valeur historique inestimable, et une richesse littéraire insoupçonnée, quand
on sait que Lévi était prédestiné aux sciences (il était chimiste), plutôt qu'à
la littérature.
Dès les premières pages, ce livre se révèle
être une véritable mine d'or pour tous les Historiens. Vous découvrez pas à pas
avec le narrateur, les dessous de la réalité historique la plus immonde et
marquante de ce XXème siècle. C'est en détail, que Primo Lévi, vous immisce
dans cet Enfer, qu'il vous entraîne à côtés de ces hommes humiliés, avilis, souillés,
au beau milieu d'un massacre savamment réfléchi. Chaque détail, chaque
précision, est une lame de couteau à
double tranchant : d'abord, l'horreur vous émeut, puis, la réalité de celle-ci
vous indigne. Car là est toute la force de ce livre : l'Horreur décrite est
Réelle, et les mots de Lévi ravivent et font renaître chaque seconde de ce chaos.
Passionnés d'Histoire, ou simple curieux,
c'est donc une réelle immersion dans l'enfer concentrationnaire, qui vous
attend.
Mais outre la
valeur historique évidente de l'oeuvre, Primo Lévi lui a donné une dimension
littéraire absolument remarquable. En effet, Si c'est un homme, n'est pas un
simple entassement factuel et chronologique d'un foisonnement de détails
historiques et descriptifs : Si c'est un homme est une oeuvre littéraire aussi
inclassable qu'est la Shoah dans l'Histoire. Du jamais-lu. A la fois oeuvre
historique, oeuvre de "l'absurde" (par extention), Si c'est un homme
est également une oeuvre poêtique et je tiens à vous le prouver ici même :
Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.
En effet, Primo Lévi n'hésite pas à insérer
modestement quelques poêmes comme celui-ci, dans son livre.
Pour les amoureux du style, de la phrase,
(je pense aux Proustiens, aux Céliniens...et d'autres), ne vous attendez pas à
trouver dans cette oeuvre, les hyperboles, les parataxes, les métaphores
filées, les plus longues et complexes de la littérature, pour décrire
l'abomination des camps. Vous y trouverez un style dénué de toute fioriture de
language, de tout effet futile, de tout verbiage, de toute gourmandise
d'écriture : un style nu, brut, simple. Et c'est de cette pudeur, de cette
retenue dans l'écriture, que Lévi nous montre le vrai visage de l'Horreur.
A l'image d'un Camus, Lévi restitue à
chaque mot son poids, son sens. Cette simplicité résulte d'une éthique : la
Vérité ne doit être présentée sans vanité, ni subterfuges. Cette démarche
d'honneteté se traduit dans l'écriture, par une fluidité, un équilibre, qui est
comme je vous l'ai brièvement dit, non sans me faire penser à un certain Albert
Camus, connu pour la recherche d'impersonnalité dans son style, qui devient
alors elle-même personnalité.
Chaque fait du récit est ramené à sa seule
réalité, par la nudité de l'écriture, et c'est ce qui les rend si difficile à
supporter pour le lecteur : la sobriété du ton nous glace. En effet, Lévi nous
montre que l'Horreur n'a nul besoin d'être hypertrophiée : les hyperbolismes ne
peuvent être qu'atténuants, lorsque l'on parle d'Elle.
Bien conscient des "défauts de
structure du livre" (ce sont ses mots), Lévi réussit à nous boulverser et
dessine en nous, un peu de la trace indélébile qu'il a portée en lui durant sa
vie.
A chaque page, un mot, une question,
résonne en vous : "Pourquoi?". Chaque ligne est téintée de cette
incompréhension, et une souffrance inéluctable s'en suit. Jusqu'à ce que vous
compreniez que ce n'est pas la réponse qui importe, mais bien l'Indignation qui
en résulte, et qui naît en nous. Et contrairement à ce que peuvent affirmer
certaines voix discordantes : non, l'indignation n'est pas stérile, elle est la
seule, l'unique source, qui permettra à l'Homme de ne pas reproduire ni
tolérer, tout ce qui se rapproche, de près comme de loin, de ce bafouement
absolu de la dignité humaine.
J'aimerais faire une derrière analogie, et
après, je vous promets que je m'arrête d'écrire. Je me suis risqué à une
comparaison prilleuse avec Albert Camus quand je vous parlais du style de Lévi.
Pour convaincre ceux qui seraient sceptiques quant à la pertinence de ce
parallèlisme entre les deux auteurs, je me permets de vous transcrire quelques
mots de Lévi qui abondent dans mon sens : "Nous sommes des
esclaves, certes, privés de tout droit, en butte à toutes les humiliations,
voués à une mort presque certaine, mais il nous reste encore une ressource et
nous devons la défendre avec acharnement parce que c'est la dernière : refuser
notre consentement." N'est-ce pas sublime? N'est-ce pas Sysiphéen?
Antoine LEYMARIE