Aujourd’hui l’Avis Etudiant vous
présente un grand classique de la littérature française moderne : Les Mains Sales, de Jean-Paul Sartre,
pièce de théâtre en sept tableaux, jouée pour la première fois en 1948 au
Théâtre Antoine à Paris.
Jean-Paul SARTRE est
un grand écrivain, essayiste, dramaturge, critique littéraire et philosophe
français du XXème siècle, normalien, chef de file du courant philosophique de
l’Existentialisme, que l’on peut conceptualiser par « l’existence précède
l’essence » ou encore par « l’Homme est condamné à être libre »,
philosophie qu’il développe dans L’Existentialisme
Est Un Humanisme, auquel nous vous renvoyons si vous désirez en savoir
plus. Cette doctrine va beaucoup influencer la vie politique française de 1945
à 1970, et Sartre est la définition même de l’écrivain engagé.
La pièce se
présente 7 tableaux : le premier et septième tableau se déroulent dans le
présent, en 1945 tandis que les cinq autres se déroulent le passé, en 1943, et
se situent en Illyrie, état fasciste fictif germano-slave d’Europe, allié de
l’Allemagne nazie. Nous suivons donc les actions présentes et passées, d’un
jeune intellectuel bourgeois, Hugo, membre récent du Parti Révolutionnaire
d’Illyrie, ex-parti politique d’Illyrie désormais dissous et œuvrant
clandestinement. Au début de la pièce, Hugo sort de prison pour le meurtre en
1943 d’Hoederer, un cadre du Parti. Un meurtre pour lequel on apprend qu’il a
été mandaté par le Parti lui-même car Hoederer souhaitait s’allier avec le
Pentagone, autre groupuscule clandestin composé de bourgeois libéraux et
nationaliste, ainsi qu’avec le parti fasciste au gouvernement, afin de convenir
à un partage du pouvoir et mettre un terme à cette guerre intestine entre les
trois organisations qui ronge le pays en pleine Deuxième Guerre Mondiale. Pour
ce faire, Hugo va être envoyé avec sa femme comme secrétaire personnel
d’Hoederer, afin de le surveiller et le tuer au moment opportun. La pièce
développe les raisons qui ont poussé Hugo à passer à l’acte en dépit de la
forte relation qu’il avait noué avec Hoederer, homme dont il s’aperçoit qu’il
n’est en fin de compte pas le traitre opportuniste qu’on lui a dépeint, mais un
homme de valeur cherchant à protéger le peuple d’Illyrie, quitte à faire des
concessions sur son idéal.
Il est difficile de faire une critique sur
un tel auteur et une telle œuvre, c’est pourquoi il vous est proposé un sentiment
personnel sur cette œuvre :
Tout d’abord,
observons la forme. Il s’agit d’une pièce de théâtre mais qui pourrait très
bien être un roman si il n’y avait pas de mise en forme théâtrale du texte car
ce qui importe dans cette pièce ce n’est point le décor (très sommaire), ni le
contexte (l’Illyrie, la 2GM pourraient très bien être la France aujourd’hui)
mais la parole des personnages. En effet, les dialogues sont très courts, le
rythme est rapide, le style est épuré, le registre courant voire familier par
moment. Tout ceci renforce la tension dans la pièce au fur et à mesure que l’acte
approche, nous prends à la gorge sans jamais nous lâcher.
Ensuite, si l’on
est un jeune à la sensibilité politique affirmée (quelque bord que ce soit),
l’identification à Hugo, qui croit dur comme fer en son idéal politique et
compte tout faire pour que celui-ci se réalise, sera sûrement inéluctable et l’on
sera troublé par les déclarations d’Hoederer qui entrainent une remise en
question totale de nos actes. Et c’est là tout le propos de Sartre : nous
sommes seuls responsables de nos actes, aucune idéologie ne peut les justifier,
ces dernières ne sont qu’un prétexte que l’on donne pour se rassurer, pour
donner un sens à son existence. Sartre nous pose aussi la question de la
violence politique : tous les moyens sont-ils bon pour parvenir à cet
idéal ? L’ordre politique exclut-il la violence ? Est-il nécessaire
d’avoir « les mains sales » pour construire une société
politique ? Ces questions ont de quoi remplir des centaines de page de
dissertations philosophiques ou simplement emplir notre esprit de nombreuses
questions « existentielles ». Et le résultat est puissant, sans
appel : on est transporté du début à la fin, on s’indigne, on approuve, on
doute, et surtout on réfléchit, on trouve sans difficultés des liens avec la
vie politique actuelle qui font l’intemporalité de cette œuvre. Malgré sa
noirceur, son tragique, elle invite à l’engagement corps et âme pour le
changement, du moment que l’on en assume la responsabilité.
Enfin, pour conclure cette « critique »,
voici un extrait qui résume à merveille cette œuvre et le génie de Sartre
:
Hoederer à Hugo.
« Comme
tu tiens à ta pureté, mon petit gars. Comme tu as peur de te salir les mains.
Eh bien reste pur ! A quoi cela servira-t-il et pourquoi viens-tu parmi
nous ? La pureté, c’est une idée de fakir et de moine. Vous autres, les
intellectuels, les anarchistes bourgeois, vous en tirez prétexte pour ne rien
faire. Ne rien faire, rester immobile, serrer les coudes contre le corps,
porter des gants. Moi j’ai les mains sales. Jusqu’aux coudes. Je les ai plongées
dans la merde et dans le sang. Et puis après ? Est-ce que tu t’imagines
qu’on peut gouverner innocemment ? »
-
HEYN
Nicolas
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